Ecclésiologie et musique : la « mutation » selon Gerson, remède aux désordres du temps ?

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Ecclésiologie et musique : la « mutation » selon Gerson, remède aux désordres du temps ?

Annexe 1 : fiche lexicographique – Annexe 2 : florilège de citations –

Annexe 3 : schéma des hexacordes musicaux

Le terme mutatio et ses équivalents français (mutacion, muance) ne sont pas anodins dans l’œuvre de Gerson. Ils retiennent l’attention par deux critères :

– leur fréquence d’emploi (environ une vingtaine d’occurrences dans chacun des 10 volumes de l’édition moderne des Œuvres complètes[1])

– leur large palette sémantique qui va du concret au figuré (politique, moral, spirituel) en passant par des sens secondaires techniques (musical, sacramentel) – on en trouvera la synthèse en Annexe, sous forme de notice de dictionnaire, suivie des citations qui illustrent le propos – le sème principal dénotant l’idée de changement brusque, de bouleversement ou de rupture qui altère la nature profonde ou l’essence d’un être, d’un objet ou d’une institution.

La « mutation » est toujours radicale ; elle est lourde de conséquences. Elle affecte le sujet, mais celui-ci n’est jamais passif : la mutatio en appelle à la liberté humaine ; elle sollicite une réponse ou est elle-même la réponse à un processus qui toujours, en partie, déjoue toutes les prévisions. La mutatio constitue une perturbation majeure, non dénuée de violence. Elle a une double valence, positive ou négative, dont témoignent la variété de ses emplois sur le plan spirituel (conversion au sens pénitentiel ou chute dans le péché). C’est un terme clé pour penser la période de turbulences politiques et ecclésiales qui caractérisent les années du Grand Schisme (1378-1417). En d’autres termes, si le Schisme et la situation inédite qui en résulte (deux puis trois papes à la tête de l’Église latine) sont déjà en soi une mutatio, au sens politique et ecclésiologique du terme, la tâche des théologiens et plus largement des intellectuels du temps consiste à penser et faire advenir une autre « mutation », celle de l’après-Schisme, qui restaure la paix sociale et l’union des protagonistes, mais sans forcément revenir à la situation antérieure. La mutatio (des hommes et des institutions) telle qu’elle doit s’annoncer – et s’énoncer – implique l’idée de renouvellement, qui n’est pas celle de nouveauté. Elle implique donc, en un sens, une sorte de « renaissance ».

I. Un temps d’incertitudes et de troubles : le contexte du Grand Schisme (1378-1417)

1. Les acteurs en présence : le Roi, les Papes et l’Université

Un bref rappel des faits s’impose[2]. En septembre 1378, quelques mois après qu’Urbain VI a été élu pape à Rome dans des conditions qui jettent le doute sur la canonicité de son élection, un autre cardinal est porté sur le trône de Pierre sous le nom de Clément VII. C’est le début d’une division entre deux partis, « urbaniste » et « clémentiste », et d’un conflit qui, bien que d’origine ecclésiastique, s’étendit rapidement à tous les pouvoirs et structures politiques. En France, Charles V, pro-clémentiste, fait taire les voix discordantes, avant de solliciter les conseils de l’Université. La mort de Clément VII et l’élection de son successeur, Benoît XIII, dégrade la situation : en refusant tout compromis et toute médiation, le pape avignonnais suscite une résistance qui aboutira, en 1398, à la soustraction d’obédience[3]. Restituée au pape en 1403, l’obédience se heurte toutefois à l’obstination de Benoît XIII, déclenchant une offensive sans précédent de la part des universitaires parisiens. Seul Gerson reste en retrait : c’est qu’il tient son poste de chancelier de Benoît XIII et répugne à la polémique, au point de se retirer à Bruges en 1399 et de ne rien écrire jusqu’à la restitution. Reste la voie conciliaire, dont il est l’ardent défenseur. Elle ne fait, dans un premier temps, qu’aggraver la situation : non plus deux mais trois papes se disputent le pouvoir à l’issue du concile de Pise (1409). C’est finalement l’empereur Sigismond qui, en convoquant un concile à Constance, en novembre 1414, ouvrira la voie à la réconciliation. Le 21 novembre 1417, après l’abdication de l’un (Grégoire XII) et la déposition des autres (Jean XXIII et Benoît XIII), l’élection de Martin V par un unique conclave met fin au Schisme.

2. Entre obédience et résistance : les aspects de la polémique

La polémique se cristallise autour de deux attitudes : d’un côté l’obedientia, valeur cardinale de la société chrétienne médiévale, qui refuse toute forme d’interventionnisme auprès du Pape, de l’autre la résistance, conçue comme un « droit » (jus resistendi) en cas de scandale[4]. Mais si dans ce dernier cas, la désobéissance s’impose comme un devoir, peut-on contraindre le Pape à abdiquer sans remettre en cause la « loi du Christ », autrement dit son fondement et sa raison d’être, comme le souligne Gerson dans le De potestate ecclesiastica en se fondant sur l’autorité de l’Apôtre (cit. 8) ? Si le pouvoir de l’Église est, dans ses modalités d’exercice (quoad usum vel exercitium) susceptible d’adaptations et de variations – variabilis, auferabilis, mutabilis sont indifféremment employés par Gerson – il n’admet pas de changement dans ses principes, sous peine d’engendrer à son tour une autre instabilité, celle des institutions, voire de la société toute entière – mutatio legum frequens causat instabilitatem, rappelle-t-il un peu plus loin en convoquant Aristote[5]. Selon cette opinion prudente, qui est aussi celle d’un proche de Gerson, l’évêque Pierre d’Ailly[6], la soustraction d’obédience fait figure de novitas radicale ; elle crée même une situation inédite – le gouvernement de l’Église de France par elle-même – qui constitue un autre cas de mutatio aux conséquences politiques non moins redoutables.

3. Sortir de l’impasse : quelle reformatio ?

Comment sortir de l’impasse ? La crise ravive d’abord la réflexion des clercs sur la nécessité d’une reformatio, véritable « slogan » de la période[7]. Réforme de l’Église, réforme du royaume, réforme morale de l’individu appelé à la conversion : le discours est topique (ce n’est pas d’hier qu’on dénonce les maux qui ravagent l’Église) ; on y déplore une deformatio ferment de discorde ; on condamne les « mauvais pasteurs » qui forment la milice du diable[8]. L’emploi du terme, d’abord vague, acquiert une charge de plus en plus dense au fil des débats, au point d’aboutir à un véritable programme politique lors du Concile de Constance. Des figures émergent, celles de prédicateurs aux accents prophétiques à l’instar d’un Jean de Varennes[9] ou d’un Nicolas de Clamanges[10] ; des partis réformateurs se constituent. L’historiographie, abondante sur la question, dispense d’en dire davantage[11]. Rappelons simplement que l’idée même de reformatio repose sur une théologie de l’image – l’homme porte en lui la forme divine – qui engage l’économie du Salut dans son ensemble : à la formatio primordiale succède la deformatio du péché, qui à son tour appelle une reformatio in melius impliquant un progrès ou perfectionnement[12]. Si la mutatio chez Gerson peut s’entendre en étroite proximité avec ce dernier concept, elle n’a pas la même incidence, en ce qu’elle marque surtout le franchissement d’un seuil irréversible telle la perte de la béatitude due au péché originel (cit. 16) ou bien un changement d’orientation morale décisif, en bien ou en mal (cit. 10-11, 14).

II. De l’isolement au ralliement concilaire : l’évolution de la position gersonienne

1. Modérer les débats

Jusqu’en 1402, Gerson « esquisse les éléments d’un idéal réformateur, sans en avancer, pour autant, le vocable » (B. Sère)[13]. Partisan de la restitution d’obédience, le chancelier incarne une position modérée à contre-courant du déchaînement partisan et des outrances verbales dans l’invective où s’illustrent alors la plupart de ses confrères. Suite à la publication des Novem quaestiones (août 1395) qui visent à convaincre Benoît XIII d’hérésie et de parjure, Gerson proteste au nom de sa conscience (cit. 7) : c’est que le risque d’instabilité politique est grand, et le « péril d’une mutation de régime » (periculum mutationis regni et aliarum dominationum) doit l’emporter sur tout le reste. Opter pour la via cessionis, autrement dit réclamer la démission des deux papes comme préalable au retour à l’unité, est périlleux. La cession, si cession il y a, doit être volontaire et spontanée. Dans une affaire aussi extraordinaire, la « bonne volonté » des acteurs est un facteur déterminant.

2. Limiter les abus

Mais s’il prêche l’apaisement, Gerson se positionne aussi en théologien moraliste. Face à un pape avignonnais qui campe sur ses positions, il finit par changer de ton. Dans son discours de Tarascon de janvier 1404, gravité et impatience sont de rigueur, et le pape est interpelé sur sa responsabilité : lui aussi doit se soumettre à la correction fraternelle, faute de quoi l’on s’autorise d’un « droit d’appel » (jus appellandi), droit à la critique réfléchie et argumentée qui se veut résistance aux abus et à l’arbitraire[14]. Car c’est bien d’un abus qu’il s’agit, celui du pouvoir des clés devenu pouvoir tyrannique, et c’est à lui qu’il faut résister (abusui clavium resistere[15]), conclut Gerson au terme de sa réflexion ecclésiologique, en limitant la puissance du pape, en l’obligeant à agir sous contrôle. Obéissance sous condition donc, qui limite le temporel de l’Église sicut olim, répète Gerson, le regard tourné vers les temps apostoliques et l’idéal de l’Ecclesia primitiva[16].

3. Équilibrer les pouvoirs

Rallié à la résistance, tout en maintenant une position modérée et anti-dogmatique, Gerson rejoint par la suite les rangs du parti conciliaire. Formulée comme limitatio, la réforme ecclésiastique suppose une régulation, un rééquilibre dans l’exercice des pouvoirs. Non pas supprimer mais limiter la plenitudo potestatis conférée par le Christ au pape, telle sera la mission du concile, instrument réformateur par excellence. D’où l’urgence de penser des contre-pouvoirs : les évêques, les cardinaux, le roi, sans oublier bien sûr le concile, instance régulatrice sur laquelle se projette, à partir des années 1415, l’espoir d’un avenir meilleur. À Constance, Gerson défend l’option épiscopaliste, autrement dit l’idée d’une réforme par la base ou par l’ordinaire, en opposition totale à un gouvernement de type monarchique et au centralisme pontifical[17]. La réforme passe aussi par le roi ; c’est aussi celle du royaume. Le programme est déjà gallican. Porté par l’Université, « fille bien-aimée du roi », il est moral et politique et ménage les privilèges ; il défend la stabilité en tant qu’elle est signe de maturité politique (« C’est condition d’enffant et de peuple semblable a enffans, de desirer tousjours mutation de maistre ou de seigneurs », cit. 17) et de justice sociale, dont le roi reste le garant (cit. 15). Justice s’entend ici comme justesse ; elle implique une évaluation pragmatique des faits, une prudence politique fondée dans l’ajustement au réel, la bienveillance et l’équité, autre nom de l’épikie aristotélicienne[18], cette justice « tempérée de douceur de miséricorde » (dulcore misericordiae temperata)[19].

III. La « voix » de la Concorde : l’après-Schisme selon Gerson

1. Quand mutacion rime avec maudisson

Penser la paix qui préside à la ré-union, dans l’après d’un « temps present ouquel ne sont partout fors divisions, scisme et riotes » (cit. 13), c’est d’abord prêter attention à ceux-ci et apprendre à les reconnaître au sein d’apparences qui peuvent être trompeuses. Qui déploie des trésors de vertu dans l’adversité tend à se relâcher dans la prospérité, et les assauts « couverts » du « soudoier » Convoiteuse Prospérité que met en scène le sermon Certamen forte (cit. 12) sont bien plus redoutables que ceux d’Angoisseuse Necessité, en ce qu’ils incitent à baisser la garde, sauf à être soi-même un autre saint Antoine. Dans la lignée de Convoiteuse Prospérité se situent « traïsons, haynnes, maudissons » et, au bout de cette chaîne désastreuse, « mutacion ou translation de seigneurie ou de royaulme d’une gent en aultre ». Paroles de dénigrement, critiques acerbes et arguments ad hominem pervertissent le discours et la pratique de la « dispute » où ne règnent plus « raison, mesure et attrempance » (ibid.). Dénaturé, désaccordé, le débat tourne à vide ; pire, il se retourne contre ceux qui s’y complaisent, en les aveuglant tant sur les faits que sur eux-mêmes. Mieux vaut alors y mettre un terme : dans son Tractatus de unitate ecclesiae (1409), Gerson invite à travailler à l’union « sans autre forme de procès » (absque alia discussione)[20].

2. De la « dure mutation » à la « merveilleuse muance »

Mais il y a du chemin à faire de la « dure mutation » et « griesve maudisson » qu’implique le fait de céder au désordre des passions (cit. 14), d’où naissent « orgueil, ambition et symonie et sacrilege » (cit. 12), à la « merveilleuse muance » (cit. 19-XX) qui permet d’accéder au « riche don de paix » (cit. 13). La réforme selon Gerson est une réforme « par la charité et la pénitence »[21] qui se joue au plan collectif comme individuel, tant dans l’espace du politique que dans le champ des affects. On la voit se déployer dans le cycle de sermons Poenitemini sur les péchés capitaux (1402-1403)[22] : l’idée de régénération spirituelle n’est pas loin, il est vrai, de l’idée chrétienne de réforme. Mais le propos de Gerson n’est pas seulement moral et pénitentiel. Il met aussi en jeu une conception de la vérité qui, dans sa théorie du Chant du cœur (Canticordum)[23], s’énonce en termes sonores. Elle consiste à identifier les vices, ceux du tyran ou du mauvais prélat, pour ce qu’ils sont : des « discordances » auxquelles s’oppose l’ « harmonie mélodieuse » des vertus (cit. 19-XX). Le modèle musical fonctionne en effet, dans la pensée médiévale, aussi bien au niveau du macrocosme qu’à celui du microcosme qu’est l’homme, et l’on sait depuis Boèce[24] que les deux ne sont pas étanches l’un à l’autre (cit. 6). Il faut donc, sur tous les plans, s’efforcer de les « accorder ».

3. Le « nouveau chant du cœur » ou l’harmonie retrouvée

Chanter le « nouvel chant du cœur » n’est donc pas seulement affaire privée, mais publique. C’est un apprentissage qui concerne les clercs autant que le Dauphin : Gerson n’en adresse-t-il pas un exemplaire au précepteur du futur Charles VII[25] ? En identifiant la « voix » ou « affection de pitié » au nom de Jésus, en l’associant à la « plus petite note » de sa « gamme mystique », Gerson énonce le principe d’un ordonnancement intérieur qui valorise l’humilité à laquelle « se doivent toutes les autres quatres notes ou voix ou affections regler, moderer et attremper » (cit. 19-XIX). Cette voix, pourtant la plus « simple », commande la mutation ou muance qui, du chant « desacort » où « tout se desjoint sans ordre et sans raison » (Discordum) fait une « douce melodie » (Concordum). La « muance » est technique : c’est elle qui, grâce au demi-ton mi-fa, permet de changer d’hexacorde dans le système de la solmisation[26]. Sans elle, la possibilité de se déplacer dans l’échelle musicale reste réduite, voire nulle. « Muer sa nature et son chant » consiste donc, sur le modèle de la musique sensible, à harmoniser ses affections en les organisant et déployant autour d’un centre. Cela requiert un apprentissage, un mélange de savoir-faire et d’art qui, tel le travail d’un orfèvre, provoque une « mutacion » de la matière, qu’elle soit physique ou spirituelle (cit. 19-XLIV). Dès lors, il suffit de changer d’échelle, de transférer la méthode du Canticordum sur le plan social ou ecclésial, pour entrevoir le remède au désordre : c’est la « bonne voulenté » acclamée par le Gloria des anges (pax hominibus bone voluntatis, cit. 19-XVIII) assimilée à la « voix » de Pitié et placée au centre du Canticordum, comme l’élément qui détermine l’ethos – on parle de l’ethos des modes dans la tradition grégorienne[27] – de la « doulce et tres melodieuse chanson de paix » (cit°18). Le même discours pour la paix et l’union adressé à Charles VI ne met-il pas en scène Male Volonté, « beste horrible et monstrueuse », dont l’orateur rapporte avoir eu la vision, et qui suscite la requête par la « fille du Roi », l’Université, d’une « reformacion bonne, juste et convenable (…) par tout le royaume »[28] ? La mutation gersonienne est bien, en fin de compte, principe de renaissance.

Isabelle FABRE

Université Paris Nanterre, CSLF

  1. Jean Gerson, Œuvres complètes, éd. P. Glorieux, Paris-Tournai, Desclée & Cie, 1960-1973, 10 vol. 
  2. Parmi une bibliographie abondante, on s’en tiendra aux titres suivants : Noël Valois, La France et le Grand Schisme d’Occident, Paris, Picard, 1896-1902 (réimpr. 1967), 4 vol. ; Etienne Delaruelle, Edmond René Labande et Paul Ourliac, L’Eglise au temps du Grand Schisme et de la crise conciliaire (1378-1449), Paris, Bloud & Gay, 1962, 2 vol. ; Genèse et débuts du Grand Schisme d’Occident (1362-1394), Actes du colloque international d’Avignon, septembre 1978, Paris, Ed. du CNRS, 1980 ; Paul Payan, Entre Rome et Avignon. Une histoire du Grand Schisme (1378-1417), Paris, Flammarion, 2009; A Companion to the Great Western Schism (1378-1417), J. Rollo-Koster et Th. Izbicki (éd.), Leyde-Boston, Brill, 2009. 
  3. Cf. Hélène Millet et Emmanuel Poulle, Le Vote de la soustraction d’obédience en 1398, t. 1 : Introduction, édition et fac-similés des bulletins du vote, Paris, Ed. du CNRS, 1988, 
  4. Cf. Bénédicte Sère, Les Débats d’opinion à l’heure du Grand Schisme. Ecclésiologie et politique, Turnhout, Brepols, 2016 (en particulier le chapitre 3, p. 167-246). 
  5. Aristote, Politique, II, 5, §13-14. 
  6. Cf. B. Sère, op. cit., p. 230-231. 
  7. Selon le mot de Pierre Legendre, Leçons VII. Le droit politique de Dieu. Etude sur les montages de l’Etat du droit, Paris, Fayard, 1988, p. 108. Cité par B. Sère, op. cit., p. 248. 
  8. Cf. B. Sère, Les Débats d’opinion…, op. cit., p. 254-256. 
  9. Cf. André Vauchez, « Un réformateur religieux dans la France de Charles VI : Jean de Varennes », dans Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1998, t. 142-4, p. 1111-1130. 
  10. Dans ses traités De ruina Ecclesiae et De Antichristo. Cf. Christopher M. Bellitto, Nicolas de Clamanges. Spirituality, Personal Reform and Pastoral Renewal on the Eve of the Reformations, Washington D.C., The Catholic University of America Press, 2000. 
  11. Cf. en particulier B. Sère, « Réforme », dans N. Labère et B. Sère, Les 100 mots du Moyen Âge, Paris, PUF, 2010, p. 100-101 ; Philippe Contamine, « Réformation : un mot, une idée », dans Des pouvoirs en France 1300-1500, Paris, Presses de l’ENS Ulm, 1992, p. 37-47 et Claude Gauvard, « Réforme », dans Dictionnaire du Moyen Âge, Cl. Gauvard, A. de Libera et M. Zink (éd.), Paris, PUF, 2002, p. 1186-1188. 
  12. Cf. B. Sère, « Forme, déformation, réformation : les corps difformes et la théologie de l’image de Dieu en l’homme dans le Pèlerinage de l’âme, dans Regards croisés sur le Pèlerinage de l’âme de Guillaume de Digulleville, M. Bassano, E. Dehoux et C. Vincent (éd.), Turnhout, Brepols, 2015, p. 137-143. 
  13. Les Débats d’opinion…, op. cit., p. 276. 
  14. Jean Gerson, Sermon « Apparuit gratia Dei » du 1er janvier 1404, (éd. cit., t. 5, 
  15. Id., De sententia pastoris semper tenenda, vers mai 1418 (éd. cit., t. 6, p. 296). 
  16. Id., Considerationes de restitutione, vers avril 1402 (éd. cit., t. 6, p. 64). Cf. Louis B. Pascoe, « Jean Gerson : The Ecclesia primitiva and Reform”, dans Traditio, 30 (1974), p. 379-409. 
  17. Jean Gerson, Rememoratio agendorum durante substractione, vers juillet 1408 (éd. cit., t. 6, p. 108-114). Cf. Louis B. Pascoe, Jean Gerson: Principles of Church Reform, Leyde, 1973, chap. 4: “The Episcopal Reform”. 
  18. Cf. Aristote, Ethique à Nicomaque, VI. 
  19. Jean Gerson, Regules morales (éd. cit., t. 9, p. 95). 
  20. Id., Tractatus de unitate Ecclesiae, 29 janvier 1409 (éd. cit., t. 6, p. 140). 
  21. B. Sère, Les débats d’opinion…, op. cit., p. 261. 
  22. Ensemble de 18 sermons sur les péchés capitaux (éd. cit., t. 7/2, n°367 à 384, p. 794-948). 
  23. Cf. Isabelle Fabre, La Doctrine du Chant du cœur de Jean Gerson. Edition critique, traduction et commentaire du Tractatus de canticis et du Canticordum au pelerin, Genève, Droz, 2005. 
  24. Boèce, Traité de la musique (De institutione musica), trad. Christian Meyer, Turnhout, Brepols, 2004. 
  25. Cf. Gerson à Jean Cadart, Lyon, vers 1424 (éd. cit., t. 2, n°52, p. 248-250). 
  26. Inventé par Guy d’Arezzo (XIe s.), le système de la solmisation constitue une méthode de solfège destinée à faciliter l’apprentissage du chant. Il a pour fondement l’hexacorde, série de six notes aux intervalles déterminés (ut-ré-mi-fa-sol-la, soit 2 tons, un ½ ton, 2 tons). Les hauteurs de note ne sont pas fixes, mais les notes ne changent pas de nom et la place centrale du demi-ton doit toujours être respectée. D’où le fait qu’en se déplaçant dans l’échelle et en changeant d’hexacorde, on chante tour à tour le demi-ton mi-fa en commençant par C = do/ut (hexacorde « naturel ») ou bien en usant du si bémol (hexacorde « mou » sur F = fa) ou du si bécarre (hexacorde « dur » sur G = sol), aucune autre altération n’étant tolérée. Cf. Guide de la musique du Moyen Âge, F. Ferrand (dir.), Paris, Fayard, 1999, notices « Guy d’Arezzo » (p. 191-193) et « Modalité » (p. 211-213), et I. Fabre, op. cit., chap. 2 (« Une théorie en images ») et 3 (« Musique et lieux de mémoire »). Voir aussi le schéma en Annexe, emprunté à un manuscrit de Gerson. 
  27. Cf. Dom Daniel Saulnier, Les Modes grégoriens, Solesmes, 2005. 
  28. Jean Gerson, Discours pour la paix et l’union (éd. cit., t. 7*, p. 778). 

Annexe 1 : fiche lexicographique

MUTATIO / MUTACION /MUANCE

– déplacement, délocalisation : « m. du lieu », « m. d’abitacion » (cit. 1 et 3)

– changement naturel, bouleversement climatique (cit. 2, 6, 19)

– altération psychologique ou affective produite par la musique (cit. 9, 19)

– changement d’état de vie, fait d’embrasser la vie religieuse ou d’y renoncer (cit. 3)

– changement de gouvernement ou de régime, instabilité politique : m. regni (cit. 7-8, 12-13, 15, 17)

– conversion, changement d’état spirituel, en bien ou en mal (cit. 10-11, 14, 19)

– perte de l’état de béatitude suite au Péché originel (cit. 16)

– changement de paradigme philosophique ou doctrinal : m. legis Christi (cit. 8)

– transformation miraculeuse : ex. femme de Loth, bâton de Moïse (cit.4)

– opération sacramentelle : eucharistie (cit. 5)

– sens musical : changement d’hexacorde dans le système de la solmisation (cit. 19)

* * *

Annexe 2 : florilège de citations

1. Montagne de contemplation, §24 (éd. Glorieux, t. VII, n°297, p. 33) :

Ne fault mie aussi tousjours atendre que on ait tele sollitude secrete ou tel lieu determineement, mais partout ou on est, aux champs, a la ville, nes en un bain comme disoit saint Jehans Bouche d’Or, puet on querir et retourner a soy et se oster dou monde. Et pourfite souvent la diversité et mutacions du lieu pour la plaisance et recreation que on y prent ; et est le tamps de la nuit a ce plus convenable, car il est plus coi, plus paisible et plus secret et sans temptacions de la vaine gloire du monde.

2. Montagne de contemplation, §33 (éd. Glorieux, t. VII, n°297, p. 41) :

Le tiers estat est samblables au chaut esté ou est presques continuelment clarté et caleur, combien que aucune fois il vient pluye et obscurté, et aulcune fois plus forte tempeste et plus horrible mutation qu’en quelconques des aultres tamps.

3. Onze ordonnances de Gerson à ses sœurs (éd. Glorieux, t. VII, n°298, p. 56) :

Item, ne face quelconquez de vous aucune mutacion de son estat ou promesse ou veus, ou mutacion d’abitacion ou des biens que vous avez ensemble tout en commun sans division et appropriacion, se non par conseil et en especial par le mien se je suis en vie et se vous me pouez demander conseil ; et ou cas que non, je vous baille tel qui sera pour vostre temps.

4. Sermon pour la fête du saint Sacrement (éd. Glorieux, t. VII*, n°357, p. 704) :

Mais ainsy les Juifs croient et confessent mutations merveilleuses estre faictes par la parole des prophetes anciens, comme mutacion de la verge Moyse en un serpent, d’eaue en sang, de pouldre en mouches, de verge toute seiche en verde, de la femme Loth en pierre de sel, et aussi mutacion du premier cours de nature en mil manieres, comme la mer se divisa, le fleuve Jourdain se tourna, les mors ressuscitèrent, le soleil s’arresta.

5. Sermo “Nuptiae factae sunt” (éd. Glorieux, t. V, n°234, p. 397-398):

Convertatur quaesumus, o salutifer Christe, nunc apud nos in Ecclesiae nuptiis congregatos turbida, gravis et noxia aqua sapientiae terrenae, animalis et diabolicae, et fiat vinum sapientiae salutaris in sobrietate et sanitate potatum. Consequemur autem istud miraculum, patres religiosissimi, patres Deo dignissimi, si mystice fuerimus in Cana Galileae, hoc est si zelum habuerimus transmigrationis ex hoc mundo ad Patrem; si praeterea mater Jesu, mater salutis istic affuerit; si dixerit pia insinuatione, orationis voce ad Jesum per orationes hic vocatum cum discipulis: vinum non habent; si subinde ministri, qui sumus nos, observaverimus monitionem ejusdem matris Jesu: quodcumque, inquit, dixerit vobis, non dubium quin Jesus, facite quia vinum sapientiae per virtutem datur obedientiae, nam initium sapientiae timor Domini. Si demum hydrias ad purificationem positas, quae sunt corda nostra, repleverimus usque ad summum aqua contritionis et lacrimosae compunctionis, quae haurienda est de puteo profundae considerationis, hinc miseriarum nostrarum, quia cor contritum et humiliatum Deus non despiciet, hinc misericordiarum Dei quarum non est numerus. Tunc faciet Jesus initium signorum, convertet aquam hanc in vinum, Itaque licebit unicuique nostrum dicere cum propheta: nunc cepi, nunc est initium, quia cum consummaverit homo, supple vivens hic, tune incipiet. Haec est mutatio dexterae Excelsi [Ps. 76, 11]. Cujus mutationis sacratissimae et beatissimae nos per gratiae suae miraculum participes efficiat Jesus Christus, Ecclesiae sponsus decorus gloria, qui est benedictus in saeeuia. Amen.

6. Sermo “Spiritus Domini” (éd. Glorieux, t. V, n°247, p. 536):

Colligimus ex praemissis quod ad morum mutationem notabilem in microcosmo, scilicet in hominibus, consequens est mutationes in macrocosmo, hoc est in majori mundo notabiles fieri, sicut in diluvio (…).

7. Protestatio super statum Ecclesiae (éd. Glorieux, t. VI, n°257, p. 35):

Tertio, quia fama publica est quod aliqui volunt deducere materiam praesentem ad haeresim vel schisma imponendo talia crimina domino Benedicto et tendendo his mediis ad ejus depositionem, et forte consequenter ad persecutionem omnium sibi adhaerentium et adhaesurorum; ego coactus conscientia significo quod istud nunc et alias apparuit mihi non necessarium sed penitus inexpediens, nam per hoc, secundum videre meum et sub correctione illius vel illorum ad quos spectat auctoritas, schisma praesens multiplicaretur et irremediabiliter ut schisma Graecorum atque Latinorum radicaretur, divisio crudelissima atque perniciosissima in hoc regno inter se et contra alios verisimiliter oriretur; periculum mutationis regni et aliarum dominationum suscitaretur; subtractio cum multis quae facta sunt hactenus per regem et regnum, in periculum reprobationis saltem de facto reduceretur; accusatio multiplex odiosissima, turpissima et infamis per accusatos contra accusatores saltem facto reverteretur, et haec latius offero me deducturum.

8. De potestate ecclesiastica (éd. Glorieux, t. VI, n°282, p. 223-232):

Consideratio octava. — Potestas ecclesiastica considerata respective et quodammodo materialiter prout applicatur ad hoc vel illud Suppositum, potest dici variabilis et auferibilis in casibus multis. Hoc perspicuum est quotidie dum fiunt immutationes nunc per novam consecrationem, nunc per novam electionem vel institutionem ministrorum. Ita consequenter dicere possumus de potestate papali quod mutabilis est et auferibilis per mortem naturalem sicut constat, vel per civilem, videlicet per depositionem saltem quoad plenitudinem suae jurisdictionis; quae depositio qualiter et ex quibus causis fieri possit, latius in aliis opusculis apertum est. Unde sicut papa renuntiare potest papatui et dare libellum repudii Ecclesiae, etiam sine culpa ipsius sponsae, licet hoc facere non debeat sine causa, sic Ecclesia potest hunc vicarium sponsi sui dimittere et ei libellum repudii dare etiam sine culpa sua, licet non sine causa (…).

Consideratio nona. — Potestas ecclesiastica si consideretur quoad usum vel exercitium, illa mutabilis est et multipliciter variabilis. Haec consideratio cum duobus praecedentibus solvit protinus quaestionem hanc: si potestas ecclesiastica sit immediate a Deo vel mediate ab hominibus. Nam considerando ecclesiasticam potestatem primo modo, concedendum est absque ulla dubitatione quod illa fuit et est immediate a Deo homine Christo sic quod a nullo altero fuit instituta. Nec congregatio totius universitatis hominum secluso Christo potuisset sibi potestatem hanc instituere quemadmodum potuit vel posset instituere sibi potestatem imperialem super omnem potestatem regalem, potestatem ducatuum, comitatuum et baroniarum et ita de reliquis potestatibus pure saecularibus. Non autem potuisset instituere sibi sacerdotium nec papatum sicut habet Ecclesia nec similiter destituere, sicut nec mutare legem Christi, quae mutatio sequeretur de necessitate, prout arguit Apostolus quod translato sacerdotio necesse est ut legis translatio fiat [Hb 7, 12]. (…)

Consideration decima – (…) Fundatur in hac radice stabilitas legum quod consuetudo est optima legum positivarum interpres. Ita si neque juri divino neque naturali fuerit contraria. Fundatur et illud Aristotelis politizantis non esse dandum praemium invenientibus novas leges quamvis in se meliores exstiterint; quoniam mutatio legum frequens causat instabilitatem, neque permittit eas in consuetudinis fixa radice roborari. Hoc animadvertant qui ad omnem motum capitis, ad omne quod bonum agi phantasiatum fuerit, condere satagunt novas leges, poenas poenis adjicere, quasi super omni re quae bona est si fieret, bonum sit et expediens legem poenalem addere. Non enim respublica regitur per simile.

9. Tractatus de canticis, I, 1, 9 (éd. Fabre, La doctrine du Chant du coeur…, p. 316):

Docuit amplius experientia mirabiles fieri mutationes per musicam sensualem, de qua iudicat tamquam de obiecto proprio auris corporalis, et que sola videtur apud vulgares cognita vel considerata. Testes sunt historici cum philosophis et medicis, ut Martianus et Boetius, quibus non discordat Sacra Scriptura de David et Heliseo filiisque prophetarum. Nonne Philosophus politizans docet in politia bene instituta curam de musica precipue pro iuvenibus habendam esse que sit ad temperantiam et virtutem ydonea, non petulans, non dissoluta, non aggrestis, non irritans, sed nec animos muliebriter emolliens?

10. Piteuse complainte (éd. Glorieux, t. VII, n°315, p. 213) :

Jhesus, vray espous de virginité, Jhesus de chasteté loyal ami, Jhesus ma darrienne esperance, mon seul salut et mon refuge singulier, maintenant ma povre et chetive ame a toy retourner desire, lequel elle ha tant de fois par sa foie rebellion et desobeissance despité et refusé; qui l’annel de grace ha pardu, du quel espirituelement tu l’avoyez espousee, et a prins l’annel de pechié et s’est rendue espouse serve et soubgette au tien et au sien ennemi. Las! comme perilleux mariage. Las! comme fole et nice mutacion, de celuy en qui toute beauté, toute puissance et toutes richesses sont, en celuy qui de toutes defformités, meschance et povreté est plains.

11. La Mendicité spirituelle (éd. Glorieux, t. VII, n°317, p. 260) :

Meditation de l’ame selon les deux estats ou elle se trouve, maintenant hors de devocion, et puis en devocion.

O quele mutation! Lasse, ou suy je cheue et embatue ? Certes de paradis en enfer, de vie spirituele en vie charnele, de vanité a vanité, de seurté et paix de conscience en tribulation, en paour, en effroy, en confusion et en horrible maleurté. Tout a bon droit, et bien l’ay desservi. Je n’estoye riens, je n’avoye riens de moy et nyantmoins je me suy glorifiee et fiee de moy et en moy ; je me suy par ce eslevee contre mon Dieu en li ostant sa gloire, et de ses biens j’ay volu estre loee et honouree; je m’en suy ventee ainsy comme de mes propres biens et qui pis est, j’ay mesprisié les autres et les ai jugiés.

12. Sermon “Certamen forte” pour la S. Antoine (éd. Glorieux, t. VII*, n° 345, p. 569-571) :

Puys que l’ennemy aperceu bien que par tout l’effort et la cruaulté de ce soldoier, Angoisseuse Adversité, il ne prouffiteroyt riens, ainçoys le rendroyt il [Antoine] plus glorieux et vray martir de Dieu, il se tourna a son aultre soldoier, Convoiteuse Prospérité, qui est de tant pire selon le dit de saint Grégoire et de Boece de combien il deçoyt plus couvertement, soubz umbre de bien et de plaisance, que ne fait Angoisseuse Necessité, car c’est le larron traite qui fiert en baisant et occist en ambrassant (…). O quans religieux et aultrez crestiens a deceu l’Ennemy par telle convoiteuse prosperité ! Quans en a il fait retourner de religion ou monde, du monde en enfer ! Certez plusieurs sont qui en la guerre d’aversité se portent vaillament, qui par prosperité ont esté prins et deceus; plusieurs estoient saigez et humblez et cler veans en l’escole d’adversité qui en prospérité devenoient folz, haultains, aveuglez, mesprisans Dieu et toute bonne personne. Et n’avoient pas ce meschief en personne singuliere seullement, maiz en royaulmez et grandes seigneuriez comme fut a Romme (…). Et qui est la cause? La cause est pour ce que prosperité amene luxure, charnalité et desmesure et folez largessez qui tenoit excessif estas en toutes chosez. Puys de ceste fole largesse fille de prospérité, qui se cache soubz umbre de libéralité et de vaillance, s’engendra ung vice qui samble contraire, c’est assavoir avarice convoiteuse et rapineuse, car aultrement ne pourroit vivre longuement prodigalité en son estat excessif se n’estoit pas ceste neurrice (…). Pour tant nommay je dez commencement prosperité convoiteuse, car la verité est approuvée : qui plus a, plus convoite. Voyr se raison ne mect en luy, veons qui s’ensuyt. De convoitise vient une mauldicte lignie : larrecin, fraudez, rapinez, males cotez, traïsons, haynnes, maudissons, rebellions, dissipations, enviez mortelles de ungs contre les aultres. Et qui s’ensuyt aprez? N’ecoutons pas ma sentence maiz celle du Saige, Eccli. x : regnum de gente in gentem transfertur, dit le Saige que aprez injustice et fraudez et iniurez s’ensuyt mutacion ou translation de seigneurie ou de royaulme d’une gent en aultre. Si veez quel mal amaine l’ennemy par son sodoier Convoiteuse Prosperité qui ne s’en garde, c’est a dire qui ne mect raison, mesure et attrempance a son estat sanz grevance d’aultruy. Helas, se nous regardons bien au vil estat miserable de sainte Esglise et nous demandons qui a cecy fait, je croi que on peust bien respondre que c’est par ce tyrant, Convoiteuse Prosperité. Car de luy est venu orgueil, ambition et symonie et sacrilege pour nourrir leurs pompeux et excessis estatz des gens d’Eglise; et Dieu doint que nous ne soions en la fin des maulz, et que ceste convoitise et symonie en soyt hors; maiz j’ay doubtance que non.

13. Sermon “Gloria in altissimis” pour le jour de Noël (éd. Glorieux, t. VII*, n°351, p. 644) :

O belle paix ! O tres riche don de paix ! O tres desirable paix, que estes vous devenue? O messeigneurs et devotes personnes qui icy estes, et ne souspirez vous point, ne gemissez vous point en vos cuers quant vous oyez parler de ces trois paix en toutes ces terres et vous regardez le temps present ouquel ne sont partout fors divisions, scisme et riotes, haynes, guerres et crueuses discensions? Certes je croy que vous en soupirés. Et aucun puet par aventure demander en son cuer dont vient ceste mutacion de telle paix universelle en telle guerre presques partout. Que veult ce dire? Il ne convient ja aler trop loin pour en avoir la response; tournons les yeulz a nostre theume; regardons qu’il dit. Il dit que paix soit aux hommes, mais auxquelz hommes? Aux hommes de bonne voulenté. Doncques mauvaise voulenté n’a part en ceste paix : non est pax impiis, dicit Dominus. Pourquoy? Raisons y sont pluseurs mais la principale est pour ce que mauvaise voulenté veult tollir et embler la part a Dieu. Et qui est la part a Dieu? Je l’ay ja dit, c’est sa gloire : gloriam meam alteri non dabo. Si est raison que qui tout convoite tout perde. C’est juste chose puisque mauvaise voulenté veult oster la part a Dieu que on lui oste la soye, c’est assavoir paix : qui resistit ei et pacem habuit? Nul ne puet resister a Dieu par luy oster sa gloire et avoir paix ensemble.

14. Sermon “Poenitemini” contre la paresse (éd. Glorieux, t. VII*, n°377, p. 887) :

O griesve maudisson; o dure mutation, quant les bonnes vignes et bonnes plantes de sainctes affections sont muées comme au contraire, comme es vignes sauvages et en espines et chardons de concupiscences mauvaises et de desordonnees passions !

15. Discours au Roi contre Jean Petit (éd. Glorieux, t. VII*, n°389, p.1016-17) :

Mais cette considération nous dit pieca Platon, que recite Tulle libro 3° De officiis : qui curant unam partem civitatis alia dimissa rem pemitiosam inducunt seditionem ; se un roi ou un prince en sa domination se tourne d’une part et laisse l’autre, il nourrit chose tres pernicieuse, c’est a sçavoir sedition. Exemple du chief s’il suscitait un bras du corps a la destruction de l’autre qui seroit aussy bon et aussy sain et profitable, ce seroit crueuse chose a sa destruction. Pareillement des autres membres recite Aristote au VIe livre de ses Politiques plusieurs manieres de mutations de royaulme. L’une est quand le roy ne va le droit chemin de justice en favorisant aux aucuns sans les punir comme dit le Sage : regnum de gente in gentem transfertur propter injustitiam.

16. Sermon “Tota pulchra” pour l’Immaculée Conception (éd. Glorieux, t. VII*, n°393, p.1064) :

Las, plus de cent foys helas, comme dure mutacion de comme grant bien en comme grant mal, de quelle felicité en quelle misere et adversité! Maudicte soit desobeissance qui tel mal engendra ! Bien a icy, o createure humaine, espouentable exemple que les commandemens de Dieu, quelzconques ilz soyent, point ne enfraingnes ou trespasses.

17. Discours au Roi pour la réconciliation (éd. Glorieux, t. VII*, n°396, p.1114) :

C’est condition d’enffant et de peuple semblable a enffans, de desirer tousiours mutation de maistre ou de seigneurs. Pour quoy? Pour ce que tousiours cuident amender en franchise; et ilz empirent le plus souvent. Mais quoy, ilz n’ont pas le sens ne la prudence ou experience de congnoistre le meschief qui leur en avient. Il leur suffist pour lors qui soyent delivrés de leurs souverains, par mort ou aultrement. Et on l’a bien souvant ainsi advenu, et plus souvant et de nouvel que mestier ne fust. Dieu veulle que plus n’aviengne, car le peril n’en est pas hors qui n’i feray provision. Si vault tousiours mieulx la paix en bonne amour ensemble que guerre et division; et prions Dieu par fait et par parole en disant : veniat pax ; et panser cogitation de paix et non d’affliction.

18. Discours pour la paix et l’union (éd. Glorieux, t. VII*, n°365, p. 763) :

Maiz helas, male voulenté s’efforce toujours de troubler, rompre et empeschier ceste doulce et tres melodieuse chanson de paiz. N’est pas de merveille, car elle ha vois trop cassé, trop rude et discordant, nez a soy meismes ne se peult accorder, mais toujours tense, toujours se trouble et se fait noise et qui plus est par divers et contraires vices et males affections se ront et se dessire. Confusa sunt hic omnia, spes, metus, meror, gaudium ; Vix hora vel dimidia fit in celo silentium. Quel accort doncques trouveroit elle avec autruy ? Conveniet nulli etc. Pourtant ne dirent pas les angelz pax hominibus seulement, mais ajouterent bonae voluntatis – pais aux hommes, voire de bonne voulenté.

19. Canticordum au pelerin (éd. Fabre, La doctrine du Chant du coeur…, p. 479-524) :

II – Et est assi que nostre doctrine contendra sept collacions, comme par sept jours ou pauses, car entre les aucunes collacions sera faitte grande pause selon ce que la matiere le requerra et le procés demoustrera pour les diverses mutacions d’icellui Cuer que nous disons Mondain; car es trois premieres collacions et journees, il est tout indevot et charnel ou sensuel,  mais es autres il est purgié et clarifié et tout fait raisonnable et espirituel, puis est parfait en bonne amour ardant, comme deifié et celestial (…).

* * *

M.– XVIII Je commence veoir la difference de ton chant et du mien selon les quatre causes, car la lettre et la fin de mon chant n’est pas Dieu principalement, mais le monde avecques ses concupiscences charnelles, en avarice, en orgueil ou en luxure. Et n’y est point la belle forme de la grace plaisant a Dieu comme tu dis, mais je mes Dieu et sa bonté ou pitié comme en oubly, quasi mortuus sit a corde.

S.– Tu moustres bien que tu as cler engin, se tu le vouloies appliquer et donner a nostre Canticordum; mais c’est plus fort et plus laborieux ensuivir et acquerir pure affection que clere cognicion. Et toutesfois que vault cler entendement se la voulenté demeure mauvaise? C’est icy l’entendement dyabolique, qui interpretatur “sciens” (…)En oultre tu peus promptement apprendre pourquoy tu n’as point paisible et serin chant, car paix n’est chantee par les angelz fors que aux hommes de bonne voulenté: Gloria in excelsis Deo et in terra pax hominibus bone voluntatis.

M.– XIX Pourquoy doncques n’as tu mis en nombre bonne voulenté en figurant ton chant, puis que elle est seule cause de paix et de concorde, et ex consequenti causa est omnis armonie?

S.– Certes je n’ay pas oublié bonne voulenté quand j’ay mis et colloqué pitié ou millieu et comme ou centre du Canticordum, en remembrance de Jhesucrist, qui est nostre paix et sacrement de pitié, magnum pietatis sacramentum; et se figure par I qui est la plus petite lettre, comme ce nom Jhesus se commence par I et signifie le plus petit par humilité qui oncques fut et le plus simple, quasi ovis, et hault en sa divinité. Et selon cette voix petite, humble et moienne se doivent toutes les autres quatre notes ou voix ou affections regler, moderer et attremper, car le cuer n’a point pitié s’il n’est devot et religieux et bening a son prouchain.

Et je te diray dont vient cecy. Tu dois savoir que l’affection de pitié ou pieté se fonde sur prouchaineté de lignage ou de parenté, comme j’ay dit. Or est ainsi que nous sommes tous par creacion filz de Dieu, et le devons estre par gracieuse adopcion: Dedit eis potestatem filios Dei fieri, etc. Pourtant voult Dieu que en toutes nos peticions nous l’appellons nostre Pere des cieulx. Cy est noble lignage; ipsius etenim genus sumus. Cy est divine fraternité entre les hommes: Fratres enim sumus. Doncques a ceste voix moienne d’amoureuse pitié ou piété se doivent accorder les autres quatre voix affin que le Canticordum soit vray Concordum, non Discordum; car puis que elles seront d’accord a ceste unité comme a une teneur et a une fin, tout demeure en accord et en armonie, que dicitur quasi armonia, id est ad unitatem concordia; et fit unisonum sive monocordum, a “monos”, unum.

M.– XX Par ce que tu me declaires la cause de l’armonie melodieuse de ton Canticordum, je cognois la cause de mon descord ou Discordum; car je n’ay point une principale pitié a Dieu, ançoys domine en moy cupidité ou iniquité, pour dire verité. Si n’est pas de merveille se je ne puis ordonner mes affections quant je n’ay point une certaine teneur: Cor impii quasi mare fervens quod quiescere non potest etc.

S.– O si tu vouloies user de la merveilleuse muance qui se peut faire et fait ung chascun jour de fainte et faulse musique a la vraie et certaine, de faulse joye a vraie, de faint espoir a bonne esperance, pareillement de mauvaise paour et de douleur en bonnes! Et ceste muance ne se peut faire sans la quinte note que nous disons pitié: Pietas ad omnia valet.

M.– Expose moy la maniere de telles muancesquia mutationes sunt periculose.

S.– XXI Voulentiers; et pour exemple je te reciteray ce que faisoit des son jeune aage ung cuer que tu as bien cogneu: Nomen eius sit in libro vite! Celui cuer sentoit souvent tristesse en soy et ne savoit souvent pourquoy. Entens et oy qu’il faisoit souvent pour vaincre ou oster ou muer ceste tristesse. Il commençoit tantost penser a sa mort et a la briefté de ceste vie, puis a ses pechez, puis aux peines d’enfer; puis prenoit pitié ou compassion de soy mesmes pour eschever dampnacion en depriant Dieu qu’il le menast a bonne fin en pardonnant ses pechez. Il pensoit fort a la Passion nostre Sauveur Jhesucrist et portoit sa croix emprainte en soy (…). Lors souvent et assez tost il sentoit une autre doleur ou tristesse dedans soy qui deboutoit hors celle qui y estoit par avant, qui le grevoit moult; et par ainsi male tristesse se muoit en bonne et doulce et allegeant doleur: Dolor est medicina doloris.

M.– C’est merveille que tu dis que douleur puisse estre doulce et plaisant. Dy moy comment. Quis coniuget contraria?

N’est pas cecy belle et prouffitable musique, de pleur en chant, de tristesse en leesse? Tristitia vestra convertetur in gaudium; sequitur: et gaudium vestrum nemo tollet a vobis.

M.– Certes oy, c’est une belle et bonne muanceMutatio dextere Excelsi. Et si voy maintenant la cause et la maniere pourquoy.

S.– Entens encores que ceste muance se peut faire et fait souvent en bonne musique de nostre doulz Canticordum, tellement que n’est voix ou note qui legierement ne se mue en chascune des autres, de quoy vient merveilleuse melodie; car de bonne tristesse le cuer saulte en bonne joie, comme de ut en la, et de bonne paour en bon espoir, comme de ré en sol; et pitié generalement se joint puis a l’une voix puis a l’autre, puis a toutes emsemble en maintes guises et modulacions, et toudis en accord (…).

M.– Telles muances aussi se font ou Canticordum seculier ou mondain que tu nommes Discordum, de tristesse en leesse et de leesse en plour: 7 Versa est cithara mea in luctum et noctem verterunt in diem.

S.– XXIV Vray est certes que mutacions ou muances se font ou Discordum; mais las, elles ne sont pas telles comme en nostre Concordum, mais tres diverses et perverses, car toudis sont en desacord et chant horrible. Entens que de males joyes trebuchent en pires tristesses, en pires paour ou desespoir. Et car il n’y a point de doulce pitié mais impieté ou iniquité ou cruaulté felonne et dure, tout se desjoint sans ordre et sans raison comme en une mer flotant et boullant: Cor impii sicut mare fervens quod quiescere non potest. Et par ainsi tu, Cuer Mondain, vois la cause pour quoy tout par tout ou tu quiers consolacion tu treuves desolacion, decepcion, infection et interfection, trouble et desacord.

M.– Et tu, Cuer Seulet, que treuves tu? N’as tu pas souvent confusion en ton chant, selon ce que j’ay oÿ dire et exposer – et tu le disoies par avant – que chante l’Eglise: Confusa sunt hec omnia, spes, metus, meror, gaudium. La char n’est-elle pas souvent tout adés contraire a l’esperit? Si fault que de cette contrarieté naisse chant desacord: Mundus, caro, demonia diversa movent prelia.

S.– XXV Helas voir, je ne puis nyer ce que opposez icy; mais moyennant la grace de Dieu et sa pitié et compassion, tout a la parfin revient a bon accord, car le discord de la char cesse et se tient comme en silence sans ce que paour lors empesche la doulce melodie de mon espirituel Canticordum. Vray est que c’est aprés maintes meditacions et vertueuses operacions en la vie active par avant que ceste paix et accord soit en la vie contemplative: Tunc omnia consonant rationitunc non contristabit iustum quidquid ei acciderit; tunc homo moritur mundo et vivit: il vit d’amour.

* * *

XXVII Cuer Mondain parle. – Graces a Dieu et a toy, Cuer Seulet, de ce que par ton admonicion j’ay depuis que ne te veys commencié sentir une ardeur et doulceur et clarté ne scay quelles dedans moy. J’ay plus grant desir et voulenté d’enquerir et savoir la doctrine de ton nouvel chant que tu nommez Canticordum au Pelerin: Concaluit cor meum intra me, et ceco carpitur igni. Je sens comme unes premieres amours de aultre nature et condicion que ne sont les amours foles ou charnelles; il me prent talent de chanter devotement comme se le prins temps fust venu dedans moy: Venit tempus amantium. Si vouldroie bien, o beau pere et frere, Cuer Seulet, que tu me declairasses plus avant tout le mistere et l’art de la doctrine de ce nouvel Canticordum et de sa figure, quia intelligentia opus est in visione.

S.– Esjoys toy, Cuer Mondain, de ceste mutacion et souldaine conversion. Dy avecques le Prophete en son psaultier: Nunc cepi; j’ay bon commencement. Hec mutatio dextere Excelsi.

M.– Tu me disoies bien par avant que cuer mondain peut bien muer sa nature et son chant, car le Saint Esperit euvre ou il veult et quant il veult et comme il veult: Spiritus ubi vult spirat. Si ne fault nul avoir en desespoir ou desdaing: Spernere nullum.

S.– XXVIII C’est verité; mais tiens que soudainement nul n’est parfait: Nemo repente fit summus (…) on n’est pas maistre au premier coup, tu le voys en toutes besongnes, tant naturelles comme artificielles; et il fault monter de degré en degré qui veult venir au derrain bout de l’eschelle ou de la tour. Voy comment se font maintes mutacions avant que d’une herbe ou d’une pierre on face le voirre, ou de diverses terres de l’une plonc, de l’autre estaing ou argent ou arrain, azur ou or. Ne couvient il mie, avant que une personne soit parfait clerc, apprendre son A B C? Et avant qu’il soit bon chantre par art et par usage, couvient qu’il appreigne sa main ou sa game.

* * *

S.– XLIV Que seroit ce, je te supplie, se plus au plain tu vouloies et pouoies entendre a chascun pseaulme, et entendre comment par les cinq notes de nostre game cordiale chascun pseaulme se chante en maintes variacions et diverses manieres et muances, maintenant par nature, puis par b mol en my, puis en ligne, puis en espace, puis par musique desjointe, puis par les huit tons, puis par toutes les consonances parfaictes et doulces, dyapason, dyapenthe, dyatesseron, par la quarte, la quinte, l’uytiesme, et par doubler ou tripler chascune de ses concordances ou joindre les unes aux autres par l’art de musique cordiale couvenablement a la vocale.

* * *

Annexe 3 : schéma des hexacordes musicaux (Tours, B.M, ms. 379, fol. 69v)

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